Joyeux Anniversaire

 

Première partie – L’orphelinat

 

Il est allongé sur le lit, le drap rejeté, un bras passé sous la tête. Il fixe les fissures du plafond. Il ne les distingue qu’à peine dans les reflets sombres de la nuit. De la lumière, très faible, filtre au travers des persiennes. Il sent les ressorts du sommier dans son dos. Il remue pour se caler plus confortablement. Le lit grince. Un autre prisonnier grogne dans ses rêves. Il lui jette un coup d’oeil puis reporte son attention sur les ombres. Un peu de fumée bleue s’élève en volutes de sa cigarette.

 

*

 

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21.

Joyeux anniversaire.

 

            Ça fait 21 ans que ma mère m’a abandonné. Une chose est certaine, je n’étais pas désiré. Ma mère a dû essayer plusieurs fois de me tuer avant même que je ne naisse. Les moyens ne manquent pas. C’est tellement plus simple de tuer que de donner la vie. Le seul moment où elle m’a désiré, c’était pour se débarrasser du poids que j’étais. Une fois qu’elle m’eut arraché de ses chairs, elle m’a simplement déposé à la porte de l’orphelinat. Pas plus difficile... Que ce soit clair : jamais je n’ai souffert de l’absence de parents.

 

Je n’ai que de vagues souvenirs des premiers temps... Quelque chose qui fend l’air, qui claque. Un cri de douleur. Oui, les sons dont je me souviens sont ceux de la douleur. Ou ceux qui la précèdent. De lourdes semelles cloutées qui résonnent au rythme de pas menaçant dans un couloir désert et glacial. Une brusque montée  de panique. De l’eau froide qui sent mauvais et qui ruisselle sur votre corps. Et ce savon tellement usé qu’il ne fait plus que mousser sans laver. Son odeur âcre colle encore à mes mains. Une zébrure rouge qui traverse ma tête, comme un éclair fulgurant de douleur. C’était ça l’orphelinat.

La première image nette que je garde de ma vie, elle date de cette époque. C’est moi. Le premier visage qui m’ait marqué. Moi. Mon reflet, hissé sur la pointe des pieds pour parvenir à la hauteur du miroir sale. Derrière, les toilettes de l’orphelinat, inondée comme toujours. Moi, c’est la seule chose qui retienne mon attention. Je palpe mon visage, et c’est la première fois que je me vois. J’ai la lèvre fendue, la joue tuméfiée et des cheveux arrachés. Je sais que j’ai mal. Je me suis battu ? J’ai du sang sur les mains. Oui, c’est bien ça, je me suis battu.

            L’odeur du sang et son goût deviennent plus nets. Ils imprègnent mes draps, et tout ce que j’avale. Ils parviennent même à masquer l’odeur habituelle d’urine et de sueur. J’ai mal aux dents. Et moi, qui n’aurait jamais dû exister mais qui ait été conçu, qui n’était pas désiré mais qui est né, qui n’aurait jamais dû survivre, je m’accrochais comme une tique à la vie. A 6 ans je faisais tout pour me rendre insupportable... et si une bagarre éclatait, j’en faisais toujours partie. Le plus âgé ne devait avoir que le double de mon âge. J’étais une teigne.

Il y avait au milieu de l’orphelinat une petite cour carrée. C’était le seul endroit d’où nous pouvions voir le ciel. Je l’aimais bien, moi, cette cour. Je me tenais en plein milieu, je regardais le ciel, et là je ne distinguais plus les bâtiments. J’entendais les bruits de la ville, que je voyais par les carreaux de ma fenêtre. C’était encore mieux quand il pleuvait et ventait. C’est encore l’orage qui a ma préférence. J’aime m’y exposer tout entier, et me soûler du bruit du tonnerre. Je suis l’orphelin qui aime la vie et qui aime l’orage au-dessus de sa tête, quand il masque tous les autres bruits des hommes.

 

7 ans. C’est cette année là que j’ai quitté l’orphelinat. J’ai toujours l’impression qu’il me colle à la peau. Une odeur qui soulève le coeur, qui provoque des rejets acides qui vous brûlent la gorge. J’ai compris que je ne pouvais plus rester. Rester c’était mourir. J’avais parasité ces lieux le temps nécessaire à ce que j’acquiers une certaine santé, une certaine force. Je pouvais partir.

            L’occasion se présenta en la personne d’un petit homme au teint jaunâtre, les cheveux graisseux, des lunettes glissant sur son nez. Du fiel empaqueté dans de beaux vêtements. Il voulait m’adopter. Je me souviens très nettement de l’effet que me fit le contact de ma main dans la sienne, alors qu’il m’emmenait au dehors de l’orphelinat. Moiteur. Révulsion et répulsion. Haine. Je lui ai échappé à peine passée la porte donnant sur l’extérieur. J’ai couru sans me retourner, j’ai traversé la rue. Je me suis enfoncé dans la vieille ville qui m’offrait ses replis secrets. Une ruelle, une impasse, et ses ombres pour me cacher du monde.

 

 

Seconde partie – Séoul

 

Dans la rue... ce n’était pas mieux, c’était différent. Cette nouvelle vie avait l’avantage que je ne dépendais plus de personne. J’étais libre.

Et j’avais si peur.

Il y avait d’autres gamins dans les rues. Quelques uns comme moi, mais certains avaient une famille et plus ou moins un endroit où dormir. On se réunissait en bandes. Dans les quartiers populaires de Séoul, les plus jeunes jouaient dans les caniveaux, se poussaient dans les jets d’eaux des bornes d’incendies. Les plus grands pouvaient passer la journée dehors, à parler, à écouter de la musique. Ils m’impressionnaient. Je voulais être comme eux. Et je débarquais au milieu de ça. Ignorant de tout, sauf de moi...

 

*

 

Le gamin traînait un peu des pieds. Il était crasseux, ses vêtements étaient usés et il sentait mauvais. Ils le regardaient approcher du coin de l’oeil, pas méfiants, juste curieux de cette nouveauté dans le quartier. L’un d’entre eux l’avait déjà vu traîner dans le coin. Quand il parvînt à leur hauteur, il s’arrêta et les considéra d’un air critique.

« Tu viens d’où toi ? »

« On t’a jamais vu. »

Il ne répondit pas, mais continua de les détailler sans vergogne.

« Qu’est-ce que tu veux ? »

 « Bah, fous le camp. Tu sers à rien. »

Ils le regardèrent s’en aller puis ils reprirent leur conversation.

Pourtant, leur dernière phrase n’avait pas laissé le garçon indifférent. Il ne servait à rien ? Eh bien, il ne tenait qu’à lui de changer cela.

Il rejoint un groupe d’enfants de son âge qui jouaient dans le jet d’eau, au coin de la rue. Le but était de rester le plus longtemps possible sous l’eau froide qui arrivait violemment dans le dos. Ils riaient. Lui, n’avait encore jamais rit. Il écarta sans ménagement un garçon et se plaça devant le jet. Comme ça, il n’entendait plus leurs rires idiots. De toute manière, ils avaient cessé bien vite. Le nouveau s’était approprié leur jeu. Mais plus étonnant encore, il resta longtemps sans bouger, sans sembler ressentir la violence du jet. Enfin, au bout d’un moment, il remua et quitta le jeu. Il était tout trempé, glacé, mais au moins il se sentait ragaillardit. Les autres enfants le regardèrent s’en aller avec étonnement.

           

*

 

Je me suis trouvé une bande. Ils m’ont donné un nom : le Nouveau. Un truc tout con. On n’avait pas besoin de plus. J’étais le Nouveau pendant toute cette période. J’ai vécu dans les rues de Séoul à partir de 7 ans, et je suis resté dans ce groupe quelques années. J’ai tout de suite tout fait pour me rendre indispensable. J’étais petit donc discret, rapide donc efficace. Dans le pire des cas, je savais aussi m’enfuir.

 

*

 

            Il était si petit qu’on ne se méfiait pas de lui. Il se glissa dans le dos de celui qui tenait son ami par le col et lui frappait le ventre. Il le poussa de toutes ses forces et l’autre se retrouva à terre. Aussitôt il se jeta sur lui et le bourra de coups partout où c’était possible. Il paraissait si faible que personne n’aurait pensé qu’il pouvait être suffisamment courageux et même hargneux pour frapper ainsi. L’ami reprenait son souffle et regardait la scène sans y croire. Deux filles arrêtèrent de se menacer pour regarder le grand qui étouffait sous l’avalanche des coups d’un petit. Tous étaient éberlués, à tel point qu’ils ne s’aperçurent pas que le grand ne criait même plus. Il fallut que des jeunes de l’extérieur, ceux qui avaient une famille, fassent irruption pour interrompre la bagarre. Ils les séparèrent.

« Putain, il est balèze le gosse ! Il l’a salement amoché ! »

« Et il fait bien deux têtes de plus que lui. »

« Il est conscient ? »

« C’est juste. »

« Eh les mioches, vous avez pas d’autres occupations ? »

« On jouait, » marmonna l’un deux, avant qu’ils ne prennent la fuite.

 

*

 

            Marrant ces souvenirs qui reviennent, comme ça. Et le temps a bien passé. Le groupe a subi des transformations. La grande du groupe, qui s’occupait de nous trouver à manger, fini par mourir d’une maladie qu’elle avait dû ramasser au cours de ses recherches. Quelqu’un a résumé sa vie en disant quelque chose comme : « Elle nous défendait avec ses fesses. » La différence entre l’orphelinat et la rue, c’est qu’on était plus soudés, mieux organisés et solidaires. C’est là que j’ai appris l’amitié. Parfois, on déjeunait autour d’une vraie table, chez la mère d’un des potes. C’était une belle époque. Ces femmes étaient bonnes avec tous les enfants du quartier. Enfin, en général. Je me souviens d’une grosse qui me flanquait pas mal de taloches. Mais parfois, elle me comprimait contre sa poitrine, et de grosses larmes roulaient sur ses joues, pour s’écraser sur ma tête. Je ne sais pas pourquoi.

J’étais fort, endurant, orgueilleux et libre comme l’air. Chacun reconnaissait mes valeurs. Pour un gamin, c’était pas mal. Mais ma fierté fut douloureusement mise à mal, un certain jour qui détermina de toute ma vie.

 

*

 

« Au voleur ! Attrapez-les ! »

« Courez les gars, et tenez bien les provisions ! »

« Ces gamins sont un fléau ! Mais attrapez-les ! »

« C’est bon on y est presque ! Ce gros lard est incapable de nous suivre. »

« Attention le Nouveau ! »

« Outch ! »

 « Hélà, jeune homme !  Tu pourrais regarder devant toi ! »

« Lâchez-moi ! »

« Tu m’as l’air bien pressé. Ou cours-tu comme ça ? »

« Le Nouveau !? »

« Tirez-vous, j’vous rejoins plus tard ! Lâchez-moi, espèce de sale adulte ! »

« Qu’est-ce que tu tiens, là ? Eh bien, on ne t’a jamais appris que c’était mal de voler ? »

« C****** ! Adulte ! Sale adulte ! Lââââche-moi ! »

« On va aller rendre tout ça à ce brave commerçant entendu ? »

« Non il va encore me battre et on aura plus rien à manger ! Lâche-moi, enfoiré ! Tu peux pas comprendre sale riche ! »

« Tututut, que voilà un garçon bien malpoli. Hélà monsieur, c’est à vous ces provisions ? Je suis désolé, vraiment, mais mon fils est très mal élevé (c’est la faute de sa mère, elle le gâte trop, mais ça reste entre nous hein ?) Tenez, je vous les rends, avec un dédommagement, non ne dites rien ça me fait plaisir. Au plaisir, monsieur ! Eh bien, ce n’est pas l’amabilité qui l’étoufferait ce bonhomme… Allez, file, et que je ne t’y reprenne plus ! »

 

*

 

            Pendant toute la scène, l’homme m’avait tenu par le col de mon habit, me soulevant sans aucun effort à un bon mètre du sol. J’avais gigoté dans l’espoir de me dégager, j’avais donné des coups qui frappaient l’air, bref, tout était vain pour me défaire de la poigne de ce géant. Il m’avait littéralement soumis. J’avais eu honte de rentrer chez nous. Honte de m’être fait reprendre la nourriture, honte de m’être fait maîtriser si facilement. En fait, il n’y avait rien de vraiment étonnant à cela, j’étais encore môme, et lui était beauuuucoup plus fort. Mais ma fierté en pris un sacré coup. J’avais besoin de retrouver cet homme qui m’avait fait si forte impression, pour me débarrasser de ma honte.

 

 

Troisième partie – Baek Doo San

 

            Un jour, je le recroisais dans Séoul. Je le suivis. Longtemps. Il prit un tram, et je me faufilais derrière lui. Je suis sûr qu’il ne m’a pas remarqué. Le tram a bientôt pris la direction des montagnes sur lesquelles s’étendait la ville. On montait de plus en plus. Puis, tout le monde est descendu au dernier arrêt. Je l’ai encore suivi discrètement. Il a marché, est sorti de la ville. Il ne resta bientôt plus que nous. Cette fois, je pense qu’il savait que je le suivais. Puis j’ai vu un bâtiment apparaître. Un dojo.

Je revins plusieurs fois à ce dojo. J’épiais les cours de Tae Kwon Do de l’homme. Seul, j’essayais de reproduire les mouvements. J’y mettais tant d’acharnement que mes efforts étaient plus ou moins bien récompensés. Puis, l’homme s’est lassé et m’a sorti un jour de ma cachette, me disant d’être franc et de lui dire ce que je voulais. C’était simple. Je voulais qu’il me prenne comme disciple. Je voulais qu’il me rende fort.

 

*

 

« Fort ? Mais un garçon comme toi ne peut pas être fort ! Tu es trop dissipé, trop impétueux pour recevoir l’enseignement rigoureux du Tae Kwon Do. Et j’exige de mes disciples le plus grand sérieux ! »

« Mais allez ! Prends moi comme disciple et tu verras que je serais le meilleur ! »

« D’abord il faudra apprendre à me vouvoyer, jeune homme. Où vis-tu ? »

« Je vis pas. »

« C’est un concept intéressant. Que dirais-tu d’emménager ici ? Le dojo a des chambres pour les élèves. »

« Alors ça y est tu me prends comme disciple ? »

« Non. Je t’offre une chance de sortir de la rue, à condition que tu balaie ma cours tous les jours et que tu nettoies les toilettes ! »

« Hein ? C’est bon pour les filles ça ! »

« Si tu veux avoir une chance d’être mon disciple, il faut que tu apprennes l’humilité et l’obéissance. »

 

*

 

Je crois qu’il n’a jamais réussi dans cet objectif. Mais je lavais sa cour, je faisais toutes sortes de menues tâches ; en y mettant le plus de mauvaise volonté possible, mais je les faisais. Pas forcément bien, mais je les faisais, quoi ! Et Baek savait faire comprendre quand il n’était pas content de moi. C’est d’ailleurs de là que me vient une habitude qui ne m’a plus lâchée : le souci de toujours achever ce que j’ai commencé. Que se soit le balayage des dalles, ou un combat. Pas de compromis. Il faut un gagnant et un perdant. Et je ne veux pas perdre. Enfin, Baek accepta de m’enseigner son art. J’étais bien entendu censé avoir laissé tomber ma bande, mais je ne l’ai jamais fait, et il l’a toujours su. La bande l’a assez mal pris, que je passe de plus en plus de temps au dojo. Mais au fond, son avis, je m’en foutais. Baek m’a enseigné beaucoup de choses, avant même le Tae Kwon Do. Il m’a prit sous son aile sans même que je m’en aperçoive. Il m’a rendu légal, avec des papiers. J’avais un nom. Ce nom, c’était moi-même qui me l’étais donné. Je n’en aurais pas accepté d’autre : Hwoarang. Le nom des combattants coréens, qui défendaient leurs villages, dans le temps. Ça me plaisait. Je trouvais ça classe. Je voulais apprendre à lire : il m’a appris à lire. Je voulais écrire, il m’a appris. Il l’a fait lui-même, parce que j’ai toujours refusé d’aller en école. Lire, écrire, compter. Me battre. C’est tout. Le reste est superflu. Le reste est chiant.

Les seules autres choses que j’ai toujours eu le désir d’apprendre sont la musique et la voile. La première fois que j’ai entendu de la musique, c’était dans la rue, mais cela ne me faisait rien. C’était surtout du rap, ça me plaisait pas. En écoutant un cd de Clapton, j’ai eu le déclic. Il m’a offert une guitare. J’ai appris à en jouer. Seul, comme d’hab’. La musique m’échappe de ma vie de minable. La voile aussi. Quand je vivais dans la rue, on allait souvent sur le port avec la bande. Je regardais, parfois des jours entiers, les navires aller et venir, on regardait les dockers, on respirait l’huile, le mazout, on écoutait. Mais je préférais les voiliers, parce qu’ils sont purs. C’est carrément niais je sais, mais c’est la vérité. Parce qu’ils se gonflent comme des ailes d’oiseaux, et qu’ils sont beaux et libres comme eux. ‘Tain, c’est vraiment trop niais ! J’espère que personne n’a accès à mes pensées là, c’est la honte… A force de me voir regarder avec envie la mer et les bateaux, Baek a fait en sorte que j’apprenne la voile. Je ne l’ai toujours pas assez remercié pour ça. J’étais trop individualiste et ne supportais pas l’enseignement de ces gens, j’avais en horreur les autres élèves, mais j’ai appris la voile, et je vais encore souvent en faire. J’adore ça. J’adore être seul sur l’eau. Avec juste le bruit du vent et des vagues. Bizarrement, j’aime autant la moto. J’aime cette grosse mécanique bruyante, brûlante, qui pue. Dès que j’ai pu, je m’en suis achetée une, avec l’argent gagné aux combats de rues, en paris. Je faisais semblant d’être faible, on me défiait, je les étalai tous. En moto, je pouvais plus facilement rejoindre la ville, et ma bande. Et puis ça plaisait aux filles. Les combats de rues rendaient mon maître fou de rage. Tout disciple aurait été viré du dojo à ma place. Pas moi. Mais j’étais sévèrement puni chaque fois que j’étais pris. Mais j’m’en foutais.

 

            Un jour, rentrant d’une escapade en ville, Baek me surprit mais ne me dit rien, ce qui m’inquiéta plus qu’autre chose. Il avait de la visite, des industriels du Japon. Heihachi Mishima de la Mishima Zaibazu. Ça ne voulait rien dire pour moi. Je fus cordialement invité à aller voir ailleurs. J’en avais rien à faire de toute façon. Jusqu’à ce que je remarque le mec qui était là, tenu à l’écart lui aussi, visiblement trimbalé ici, mais n’ayant aucun intérêt pour ces affaires. Un japonais de mon âge, l’air sombre et renfermé. Le genre beau gosse mystérieux. Il regardait la ville en bas du dojo, la montagne, la mer. Je me hérissais à sa simple présence. Il me vit, croisa mon regard. Il le soutint quelques instants puis retourna à sa contemplation. Enervé, je me barrais en ville de nouveau.

            C’est là que je le recroisais. Il se promenait, voyez-vous ça. Il faisait du tourisme. Enfin, on l’avait aimablement invité à aller en faire. Il se contentait de marcher, jusqu’à ce qu’il soit autorisé à rentrer. Sans s’apercevoir des quartiers où ses pas le menaient. Il est tombé sur un combat, un de mes potes contre un mec d’une autre bande. Il a voulu faire comme si de rien n’était et se tirer pour pas avoir d’emmerde, mais j’ai demandé à un pote de le provoquer, de s’arranger pour le faire entrer dans notre jeu. Le mec a voulu esquiver. Il parlait japonais, on ne comprenait rien. Puis il a parlé anglais, et moi, je ne comprenais toujours pas. Mais certains oui, et ils pouvaient traduire. Ce mec nous disait que les combats de rues, c’était mal. On l’a insulté. Il disait qu’on était que des pauvres types. Il s’est tout de suite attiré le mépris de tout le monde. Pour qui il se prenait, ce gosse de riche ? Je n’ai rien dit, rien fait. Des potes ont voulu le frapper, mais ils se sont fait étaler. Le mec faisait du karaté. Et il était très bon. Alors rapidement, plus personne n’a voulu l’approcher. C’est là que je suis sorti de l’ombre et que je l’ai défié. Ma réputation de combattant n’était plus à faire à Séoul. Tout le monde me respectait, et personne ne doutait de mon succès contre le japonais. Il m’a reconnu tout de suite, et le combat a commencé. On ne l’a jamais fini. Les autres nous ont séparés alors qu’on allait tomber d’épuisement. Je ne m’étais jamais battu comme ça. Lui non plus apparemment. Il était bon. Exactement du même niveau que moi. Lui le poing, moi les jambes, on s’équivalait. Il s’est pris une sacrée raclée lorsque la voiture noire est arrivée. Dedans se trouvait l’homme que recevait mon maître, Heihachi. Il a vraiment engueulé le japonais. Moi, en rentrant au dojo, j’ai pris la correction de ma vie. Baek m’engueulait pour m’être battu contre Jin Kazama, le petit fils d’Heihachi. Mais il avait l’air soucieux.

 

            Et puis, il est parti. Son voyage devait durer environ deux mois. Il ne m’en avait pas dit le but… Finalement, il n’est pas revenu. Une lettre est arrivée, où on m’annonçait la mort de mon maître. Je me souviens encore de l’écriture, de la tournure des phrases : « Nous avons le regret de vous annoncer… » « retrouvé atrocement mutilé en Amérique du Sud » « avons les moyens de vous fournir des informations sur le meurtrier. » La lettre m’était destinée : Hwoarang, dojo de la montagne, Séoul. Elle venait de la Mishima Zaibazu. Au fond de l’enveloppe de kraft, il y avait quelque chose de lourd que je fis glisser dans ma main. C’était le médaillon de mon maître. C’est là que j’ai vraiment compris.

            Je ne me souviens pas bien de ce que j’ai ressenti alors. Je me souviens d’un goût amer dans la gorge et la bouche. Quelque chose qui piquait mes yeux. Je crois que je me suis protégé avec l’ironie : annoncer la mort d’un proche par une lettre purement formelle… et proposer la vengeance sur un plateau glacial.

            Evidemment que j’allais accepter. La Zaibazu avait dû bien se renseigner sur moi : on avait toujours dit de moi que j’étais une tête brûlée. Il y avait un numéro de téléphone griffonné dans un coin de la lettre, à appeler si j’acceptais les informations. On me répondit immédiatement…

 

*

 

« Monsieur Hwoarang ? »

« … »

« Monsieur Hwoarang ? Est-ce vous ? »

« Donnez-moi vos putains d’informations qu’on en finisse ! »

« Très bien Monsieur Hwoarang. Veuillez prendre note, nous n’expliquerons pas une seconde fois. »

 

*

 

            La voix était froide et distante. Ou alors mes sens se brouillaient. Je me sentais détaché de tout. Ce que j’avais à faire était simple. Participer à un tournoi d’arts martiaux, battre tout le monde… on me garantit que je rencontrerais le meurtrier de Baek au final. Il ne ressemblerait à personne d’autre. Là, je devais lui faire la peau. Ces gens aussi souhaitaient le voir disparaître. C’est pour ça qu’ils invitaient parmi les meilleurs combattants à ce tournoi. J’ai demandé les noms des autres participants. On me les fournit, mais je n’écoutais pas. Mon esprit était tourné vers le passé. Lorsque soudain, un nom me fit sursauter : Jin Kazama. Le coup de fouet qu’il me donna me sorti de mon anesthésie protectrice, et un flot de sentiments s’engouffra en moi.

Mais voilà. Ma vie passée avec mon maître était terminée.

 

Quatrième partie – Jin Kazama

 

            Le dojo fut fermé. J’y gardais mon logement, car Baek me désignait comme son héritier. Mais je retournais à la rue, dormant ici et là, une nuit chez un pote, une autre chez une nana. Je ne faisais plus que des combats de rues. J’attendais le tournoi. J’aurais dû désirer la vengeance plus que ça, peut-être. Mais je n’attendais que de me retrouver face à Jin, et à le battre. Je reçu mon invitation au tournoi, et les billets d’avion. Ça se passait en Amérique du Sud. A l’arrivée, à l’aéroport, je croisais Jin. Je l’abordais, le provoquais du style « Pendant l’tournoi, on s’fait la revanche Kazama et tu verras, cette fois, tu vas pleurer ta mère, mec. » Il a pas trop réagi. Limite, il s’en foutait carrément, et ça m’a énervé. J’ai voulu me battre avec lui, dans l’aéroport. On se serait battu si des mecs nous avaient pas séparés, et conduits dans nos hôtels respectifs. Le mien était d’une chaleur étouffante. Dans la pièce où tournait constamment un ventilateur, j’attendais. Il n’y avait pas moyen de savoir où les autres combattants étaient logés. On ne pouvait pas se rencontrer. Tout ça sentait l’embrouille. C’était tout sauf un tournoi dans les règles. D’ailleurs il n’était pas reconnu, et était même décrié par de grands combattants. Mais ces gens sont plus des sportifs qu’autre chose. Nous, on venait tous pour la vengeance, pour l’excitation du combat, pour le fric. On avait tous les mains sales.

            Ça s’est déroulé bizarrement. On était lâché dans un certain périmètre, dans la jungle, et on devait affronter tout ceux qu’on rencontrait, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne. Le dernier devait se rendre à une ancienne pyramide, pour la finale. J’allais assez loin, mais perdait finalement contre ce vieil homme, Heihachi Mishima. « A ton âge on est incontinent pépère, tu ferais mieux d’abandonner » lui avais-je dit. Ouais bah il m’a flanqué une sacrée raclée, le vieux. J’ai dû quitter le tournoi, et j’avais la rage de ne pas avoir rencontré Jin. J’ai appris plus tard que c’était lui le vainqueur. Ça m’a foutu les boules.

           

            Alors que je traînais sur les quais d’un port latino, avant de repartir en Corée, à me morfondre sur mon inutilité (un peu comme maintenant), il s’est passé un truc bizarre. J’ai soudain vu Jin surgir d’une ruelle, boitant, se tenant le bras, à bout de souffle. Il s’est retourné un instant, puis s’est engouffré dans un entrepôt désaffecté. Il ne m’avait pas vu. J’ai commencé à m’approcher, intrigué. Des mecs armés ont alors surgi de la ruelle, et sont à leur tour entré dans l’entrepôt. J’en avais déjà vu des comme ça, pendant le tournoi. J’ignorais leur rôle. Je les ai suivis. Je sais pas trop pourquoi. Enfin, si, je sais. Ça m’arrache la bouche de dire ça, mais je voulais aider Jin. Bref. Je suis entré à mon tour, et j’ai vu le japonais acculé à un mur. Il avait l’air à plat. Les autres allaient l’achever. Personne ne m’avait remarqué et j’ai attaqué par surprise. Rapidement, ils se sont retrouvés à terre, sonnés. « Alors, Kazama, on a eu un peu peur ? Pas capable de se débarrasser de trois mecs, même armés ? ça m’étonne de toi, je pensais mon rival meilleur combattant » j’ai lancé à Jin. Mais il avait l’air bizarre. Il tenait ses blessures, prostré vers le sol, mais ce qui lui faisait mal semblait venir d’ailleurs. Il a dit mon nom, avec peine. Et puis, il a sauté. Mais un saut de malade ! Soudain, sans prévenir, comme ça, il a sauté jusqu’aux fenêtres sous le toit qu’il a explosé avant de s’enfuir ! Le truc de dingue, j’avais jamais vu ça. C’est pas normal. C’est pas humain. Mais, bizarrement, ma première réaction a été de sourire. Parce que ça veut dire qu’il me reconnaît, que je suis quelque chose pour lui, que j’ai de la valeur. … C’est comme ça que je l’ai pris.

 

            Je suis rentré en Corée. Je suis passé au dojo, histoire de passer un coup de balai (faut croire que j’ai fini par y prendre goût). Il y avait un paquet de lettres, des factures que j’ai jetées, et une autre. C’était l’armée, pour le service militaire. Je l’ai jeté aussi, et je me suis barré en ville. Seulement l’armée est venue me chercher. Quand j’y repense, je me demande si c’est pas un peu bizarre qu’elle ait mis autant d’acharnement pour m’avoir. Peut-être qu’ils savaient mes qualités de combattant. Donc, j’ai pas eu d’autre choix que d’aller au service militaire, même si ça me faisait super chier. Là-bas, il y avait plein de mecs qui s’étaient jamais battus. Je faisais l’entraînement sans effort, alors qu’ils galéraient comme des dingues. J’étais le meilleur, c’était même pas drôle. Ça me plaisait pas d’être le meilleur. Ça m’énervait d’entendre l’instructeur me répéter ça. J’étais pas le meilleur. Je le serais quand j’aurais battu Jin. Jin. Il fallait le battre, putain il fallait que je me batte contre lui ! C’est la seul chose qui me donne l’impression d’exister, le seul but que j’ai, la seule chose qui me plaise à présent. A l’armée, ils m’ont vite fait passer dans une section spéciale, dans le genre contre-terroristes, un truc comme ça. J’ai appris à me servir d’un flingue, j’ai mené des opérations dangereuses, j’ai perdu des hommes. Moi, pas une égratignure, même si je me plaçais au plus dangereux des affrontements, pour essayer de retrouver ce frisson d’excitation du combat. Je ne l’avais plus. Alors je m’en foutais de tout. Mon supérieur me haïssait pour ça. J’étais une horreur pour lui. Putain mais j’en ai rien à faire de l’armée, qu’est-ce qu’ils me font chier avec leur patriotisme de merde ? Je passais mon temps à me souvenir des paris sur les combats, à me souvenir de la rue, de mes potes. Quand je faisais du voilier. Et à me souvenir en particulier du combat contre Jin… ça a duré deux ans comme ça.

 

            Et puis je suis tombé sur une affiche annonçant un nouveau tournoi. Le même que celui en Amérique Latine, le même principe, les mêmes organisateurs. Ça m’a donné un coup de fouet. Jin y serait, obligé. Alors j’ai envoyé mon inscription et j’me suis tiré de la caserne. D’ailleurs c’est là que j’ai vraiment eu 21 ans, mais je me le suis pas souhaité à ce moment : j’ai pas vraiment pris le temps de réfléchir à ce moment. Ça a été un peu compliqué. Comme le tournoi était suivi partout dans le monde, l’armée savait où j’étais : j’étais devenu un peu célèbre quand même ! J’avais même des supporters, des fans, des groupies. C’était marrant. Mais bon, ce qui comptait, c’était mon combat contre Jin. De toute manière, je me faisais pas d’illusion, l’armée me rattraperaient forcément. Et comme ça se précisait, comme je sentais que bientôt ils allaient me reprendre, j’ai avancé mon combat contre Jin. En plus, c’était pas sûr que je puisse le rencontrer normalement, dans le tournoi. Et je crois qu’il avait des emmerdes, des histoires louches avec sa famille, et j’avais peur qu’il ne soit bientôt plus disponible pour se battre. … ‘Tain, c’est dingue, je suis quand même descendu bas… J’me faisais du souci pour lui. Bientôt j’vais le border, prendre sa température… N’importe quoi, moi. Bref. Toujours est-il que je lui ai fait passer un message pour qu’il me retrouve dans un parking de Tokyo. Il est venu. On s’est battu, on a repris notre combat là où on l’avait laissé 2 ans plus tôt. C’était tellement bien. Ça faisait tellement longtemps que j’avais pas ressenti ça. Même les combats pendant le tournoi avaient pas été aussi bons (j’avais, entre autre, battu une nana super bien roulée qui faisait de la capoeïra, mais n’importe quoi elle, elle se battait en bikini quoi… j’avoue que ça peut déconcentrer l’adversaire mais bon, on est là pour se battre quoi… bref). Me battre contre Jin, c’était génial. J’ai pas de mots pour décrire ça.

C’est là que ces enfoirés de l’armée ont décidé de se pointer. Ils ont interrompu notre combat, ces abrutis ! Ils pouvaient pas attendre ? Accusé de désertion. J’étais tellement énervé. Alors Jin en a étalé deux. J’en suis sûr, pour lui aussi, ce combat était très important. Je pouvais pas être en reste, j’ai étalé les miens aussi. Leur supérieur a donné l’ordre de tirer, on a pris la tangente. Un peu plus au calme, j’ai dit à Jin genre c’est moi qui avais l’avantage avant que les idiots ne se ramènent, mais que s’il voulait on pouvait reprendre notre combat plus tard pour décider une bonne fois pour toute d’un vainqueur. Ça l’a fait marrer, et on s’est tiré chacun de notre côté.

 

            Finalement, l’armée m’a choppé. Ils m’ont traîné à l’ambassade de Corée du Sud (je pensais être directement ramené au pays). Mes « supérieurs » m’ont passé un savon dont je n’avais rien à faire, mais l’ambassadeur a voulu me parler personnellement. Il était hors de question qu’on pardonne mon geste. J’irais deux mois en prison (jusqu’à la fin de mon service militaire en fait). J’ai trouvé ça plutôt cool. Enfin, ça me faisait chier, mais je m’attendais à pire. Alors j’ai demandé au mec pourquoi j’avais un traitement de faveur, et il m’a tendu une lettre. Je n’ai pas reconnu l’écriture, mais la façon de s’exprimer était caractéristique. Certaines allusions à des détails du passé ne laissaient plus de place au doute. Je tenais dans mes mains une lettre de mon maître Baek. Datée d’il y a quelques jours. Pas si mort que ça, il s’était réveillé d’un coma à la fin du tournoi en Amérique Latine, et l’armée l’avait retenu pendant 2 ans… Tout me paraissait tiré par les cheveux, improbable, impossible. Mais enfin, c’était bien lui… Non ? Même maintenant j’ai du mal à y croire. Et je trouve ça stupide ! Même, ça me prend la tête ! J’ai cru pendant deux ans qu’il était mort, et maintenant il se ramène, salut gamin, j’étais pas mort, j’ai juste pas donné de nouvelles, ça te dirait de faire plaisir à mes chefs et d’aller gentiment en prison deux p’tits mois ? après ils te laissent tranquille (grâce à moi !)… J’avais tiré un trait sur lui. Comment je vais faire si je dois le revoir ?

            Maintenant, je suis en prison, en Corée. J’ai pris le temps de faire un petit retour sur ma vie, de me souhaiter un joyeux anniversaire en retard… ça servait à rien mais bon, faut bien s’occuper. Il me reste peu de jours à tirer. Je n’ai pas encore revu Baek. Il m’a envoyé une autre lettre, pour me dire qu’un tournoi aurait encore lieu, un peu après ma sortie du trou. Il m’y a inscrit, il veut m’y retrouver pour voir mes progrès. Moi, je compte surtout sur la présence de Jin, mais elle ne fait aucun doute. Super bizarre, ces tournois à 2 mois d’écarts. Mais plus rien ne devrait m’étonner. Encore une fois, je n’ai pas d’autre but que battre Jin. C’est con. Qu’est-ce que je vais faire, si ça arrive un jour ? Mais bon, si c’est ça, ma perspective d’avenir, toujours vouloir me battre contre Jin, ça me va. Parce que y a rien de mieux qu’un bon combat à mains nues contre quelqu’un qui en vaut la peine.

Eh, j’ai bientôt 22 ans non ?

 

FIN

(à moins que le futur Tekken 6 ne me donne envie de reprendre… mais bon)