ET MON MAL EST DELICIEUX…
Prologue : Naissance
Il semblait à Aoyama qu’il faisait ce métier depuis tout le temps. Il avait arrêté de compter le nombre d’enfants qu’il avait aidé à mettre au monde. En revanche, il se souvenait parfaitement du nombre de fois où il avait rencontré un cas comme celui-ci. Les jumeaux, frère et sœur, étaient apparus enlacés l’un à l’autre au bout de quatre heures et demi d’efforts. Le garçon hurlait de vie tandis que la fille était déjà morte. Ils étaient reliés entre eux par une espèce de cordon ombilical, et le garçon en avait profité pour pomper sa sœur. Evidemment, ce n’était pas un acte conscient. Et il aurait pût en mourir lui aussi. Aoyama soupira et frotta plus énergiquement ses mains dans le désinfectant. La mère était une de ses amies, une belle femme du nom de Jun Kazama. Le père… Jun n’en parlait pas. Probablement qu’il ne verrait jamais sa descendance.
Le médecin chassa une pensée désagréable de sa tête,
mais il lui fallu renoncer et y faire face. Pendant toute la grossesse, Jun
avait refusé l’échographie. Des jumeaux étaient donc parfaitement inattendus.
Il avait rapidement dissimulé le cadavre de la fillette et avait placé le
garçon dans les bras de sa mère. Epuisée et radieuse, elle ne s’était aperçue
de rien. Après peut-être viendraient des interrogations… mais Aoyama était sûr
d’une chose, c’est que Jun n’aurait jamais qu’un seul enfant. Son équipe
connaissait ses règles. Les deux sages-femmes garderaient le secret de la
naissance, car il n’était pas nécessaire d’accabler la mère pour une enfant
mort-née.
Il jeta un coup d’œil dans son dos. Sur la table
reposait un cadavre minuscule enveloppé dans un linge blanc. Aoyama l’avait
lui-même lavé après l’avoir séparée de son frère. Il essuya ses mains sur sa
blouse et s’approcha de la défunte. C’était devenu une sorte de rituel qu’il
observait pour chaque enfant décédé à la naissance. « Tu n’auras rien
connu de ce monde qu’un peu de sang et de larmes » pensa t’il. Il refusa
de se dire qu’elle n’avait pas même eu le temps de connaître cela.
*
Il gara sa voiture près du
cimetière pour enfants. Devant la grille de fer forgé, il vit Konno, le
croque-mort, s’arrêter de ratisser l’allée pour le regarder approcher. Il n’y
avait pas grand-chose à dire ni à expliquer. Konno savait ce qu’il avait à
faire, ce n’était pas une première. Parfois même, il valait mieux oublier qu’on
lui avait amené un cadavre de gamin sans papiers.
Aoyama tendit à son ami le petit paquet blanc. Konno
coinça son râteau sous le bras et le prit précautionneusement. Le médecin
retourna dans sa voiture et s’en alla. Le croque-mort soupesa l’enfant et
maugréa quelque chose. Il avait trop vu de cadavres plus jeunes que sa propre
petite-fille. Il retourna dans sa maisonnette en tirant sur sa mauvaise jambe.
*
Konno
s’arrêta de poncer et regarda son œuvre d’un œil satisfait. Le cercueil
ressemblait moins à une boîte à chaussures après qu’il fut passé par là. Ceux
qui les fabriquaient ainsi en série n’avaient aucun respect des êtres qui
allaient les occuper. Le trou dans lequel le cercueil serait enfoui était prêt.
Il était dans un coin que Konno affectait particulièrement, sous les saules du
cimetière, protégé du vent par le vieux muret qui s’étirait là. Sa petite-fille
aimait venir s’y promener. Il avait érigé une petite stèle qu’il avait enfoncé
dans la terre à la tête du trou. Il avait gravé dessus le mot d’usage pour les
enfants sans nom : Unknown.
Il amena la boîte au petit cadavre. Au moment de
refermer le couvercle sur celui-ci, il fut pris d’une curiosité malsaine qui
affectait parfois les gens de son métier. Très délicatement, il souleva un coin
du linge et révéla le visage de la fillette. Les traits étaient tranquilles,
reposés. On eut dit une poupée endormie. La peau était laiteuse, aussi peu
pigmentée que la porcelaine, les cils semblaient peints sur les joues
rebondies, la bouche, petite et mince, s’était figée dans une moue dessinée au
pinceau. Le nez minuscule évoquait la cire.
Konno s’arracha à sa contemplation et quitta son
atelier. Il traversa la cour, pénétra chez lui, traversa le petit salon et
grimpa à l’étage sans prêter attention à sa jambe douloureuse. Il entra dans la
chambre qu’occupait sa petite-fille lorsqu’elle venait lui rendre visite. Il
ouvrit un placard, en sortit une caisse en carton, découvrit trois poupées de
porcelaines au visages peints, deux blondes à la mode occidentale et une brune
plus orientale. Il prit celle-ci et refit le trajet inverse jusqu’à son
atelier. Il sortit le cadavre de son cercueil, y installa la poupée et cloua
soigneusement le couvercle sur le tout. Puis, il alla au cimetière et le fit
descendre en terre. Il reboucha le trou. Sur la tombe, il déposa l’enfant
morte, emmaillotée dans son linge. Il faisait nuit, et pas un bruit ne venait
troubler la tranquillité du moment.
*
S’il avait pût s’en souvenir, Konno aurait été
incapable d’expliquer son geste. Le lendemain, il avait oublié tout de son
comportement étrange. Il reçu la visite de sa petite-fille et ils allèrent se
promener dans les allées du cimetière. Sur la tombe marquée Unknow, l’herbe
commençait à pousser, et rien, rien n’entravait sa croissance, car le corps
avait été ôté.
Tout d’un coup, le chauffeur écrasa la pédale de
frein. Les pneus crissèrent et se braquèrent et Heihachi partit violemment en
avant. Il entendit un bruit sourd sur le pare-choc. La voiture s’immobilisa. Le
chauffeur s’enquit de l’état de son patron, et sortit, une fois rassuré. Il fit
quelques pas dehors, remarqua l’avant cabossé de la voiture, puis le corps
étendu au sol. Une portière claqua derrière lui
« Qu’est-ce que c’est, James ? » demanda
Heihachi Mishima.
« Je ne comprends pas Monsieur, cette fille
s’est jetée sous les roues... »
« Est-elle morte ? »
Il s’agenouilla près du corps sans oser le toucher.
La hanche droite avait accusé la majeure partie du coup, mais le reste avait
salement dégusté aussi. La tête avait heurté le sol et saignait abondamment,
des vaisseaux du nez avaient éclatés, un filet de sang s’échappait d’entre les
lèvres. L’une des chevilles faisait un angle bizarre et quelque chose de blanc
pointait hors d’un coude. Néanmoins la poitrine se soulevait.
« Non, Monsieur, elle respire encore, mais je
crois que ses poumons ont été touché. »
La fille remua. Elle ouvrit les yeux, son regard
erra un instant avant de se poser sur Heihachi. Elle semblait se concentrer sur
quelque chose. Elle décolla ses lèvres, cracha un peu de sang, et demanda
difficilement.
« Heihachi Mishima, fils de Jinpachi
Mishima ? »
L’intéressé ne montra rien de son étonnement. Il
considéra la fille, fluette, en haillons, couverte de sang, qui ne semblait pas
s’être rendue compte de son état. Elle le fixait sans ciller, et il sut qu’elle
resterait ainsi tout le temps qu’elle n’aurait pas de réponse.
« C’est moi, » finit-il par dire.
Elle acquiesça de la tête. Heihachi eut l’impression
que par ce geste elle acceptait une destinée qui lui était réservée.
« Monsieur ? » fit le chauffeur
« Monsieur, j’appelle une ambulance tout de suite, on peut peut-être
encore la sauver… Monsieur ? »
Heihachi ne répondit pas avant un moment.
« Non James, pas d’ambulance. Mettez-la à
l’avant de la voiture et repartons sur Tokyo. Nous allons au Mishima
Hospital. »
James hésita une poignée de secondes, mais pas assez
pour que son patron lui fasse de remontrances. Il savait qu’il ne fallait pas
déplacer un accidenté, il savait que le trajet de retour serait peut-être trop
long, mais il savait qu’il tenait à son emploi et que la fille était de toute
façon fichue. Il obéit, souleva le corps malgré sa répugnance, détourna le
regard pour ne pas voir l’os mis à nu, tacha de sang son costume, et finalement
parvint à l’installer dans la limousine.
Dehors, Heihachi contemplait le pare-choc de sa
voiture.
« Je me demande, » fit-il « qui de la
voiture ou de la fille a le plus souffert de l’accident. »
L’acier était tordu, enfoncé, plié, le radiateur
était hors-service. Ce serait bientôt le cas de toute la voiture.
« Fasse que ce ne soit pas non plus son cas à
elle. »
*
Mishima Hospital.
« Mon rapport est formel Monsieur. Le scanner
et l’IRM n’ont rien révélé au cerveau. Une petite liaison interne des poumons
dû à un fragment de côte brisé, mais la chirurgie fait des merveilles de nos
jours. Un tel choc sur la hanche devrait suffire à condamner toute personne
normalement constituée à la chaise roulante, mais elle n’aura probablement
qu’un bleu phénoménal. Luxation de la cheville droite… je dois vous dire
qu’elle a voulu se la remettre en place toute seule, je lui ai donné un
calmant. Et enfin, fracture ouverte de l’avant-bras et du coude droits, mais
une grande fille comme elle devrait s’en remettre sans qu’il y paraisse
n’est-ce pas ? Bref, elle devrait être morte sur le coup, ou tout au moins
des suites de ses blessures, mais elle survivra. »
Heihachi acquiesça sans quitter des yeux le lit où
la fille dormait. Il sentait que le médecin, malgré son apparence blasée,
brûlait de lui poser des questions, mais s’il avait décidé de se rendre dans un
hôpital lui appartenant, c’était précisément pour que l’on s’en abstienne.
Après quelques minutes, le médecin le quitta. Heihachi laissa son front reposer
contre la vitre de la chambre. Qui était cette fille ? Elle n’avait pas de
papier sur elle, elle semblait avoir jailli de nulle part. Avait-il un lien
quelconque avec elle ? Il faisait en ce moment même analyser son sang.
Heihachi releva les yeux. Dans son lit, la fille se réveillait. Il entra dans
la chambre et s’assit sur une chaise à son chevet. Elle regardait autour
d’elle, et comprit où elle était en reconnaissant Heihachi.
« J’ai quelques questions à te poser »
fit-il.
Elle haussa les épaules, difficilement à cause du
plâtre énorme à son bras droit.
« Bon. »
*
Monsieur Sasaki, actuel
directeur de la Mishima Polytechnical High School, étouffait de chaleur. Les
volets étaient mis, le ventilateur tournait à plein régime, il s’était fait
installer une fontaine à eau fraîche avec gobelets mais cela ne suffisait pas.
Il épongea son front et fit reculer sa chaise. Son ventre flageolant se libéra
de la pression du bureau et il se sentit mieux.
« Alors Monsieur Sasaki ? » s’agaça
la femme assise en face de lui.
L’intéressé songea que la température avait augmenté
d’un cran encore lorsqu’elle était entrée dans son bureau. Avec son tailleur
laissant entrevoir une certaine promesse mammaire, sa jupe inexistante et sa
manière de croiser haut ses jambes, elle avait l’étonnante capacité de vous
faire regretter d’avoir choisi l’enseignement au lieu des affaires. Sasaki
chassa ses pensées déviantes et se reporta sur le sujet de la venue de la
femme.
« Eh bien, » soupira t’il en croisant les
mains sur son gros ventre, « ce n’est pas la première fois que cette école
accueille un protégé de Monsieur Mishima. Je ne vois pas de raison de lui
refuser d’y entrer. »
Il regarda la fille assise à côté de la secrétaire.
Elle n’avait pas dit un mot depuis le début de l’entretien. Ses cheveux
tombaient devant ses yeux qu’elle tenait baissés, ses mains reposaient sur ses
genoux. Rien ne laissait deviner le terrible accident dont elle avait été
victime quelques mois plus tôt.
« Elle ne se souvient de rien vous
dîtes ? »
« Effectivement. Son nom, son âge, ni quoi que
se soit. Nous pensons qu’elle est orpheline, sans quoi Monsieur Mishima aurait
déjà retrouvé de la famille. Elle ne sait pas pourquoi ni comment elle connaît
mon patron, mais c’est bien la seule personne dont elle parvienne à retenir le
nom. »
« Ce ne serait pas dû à son
accident ? »
« Peut-être. Mais vous verrez qu’à court terme,
elle n’a pas non plus de mémoire. »
« Et que voulez-vous que j’en fasse ? Si
elle ne peut pas retenir des leçons ?… »
« Monsieur Mishima souhaite qu’elle intègre son
école. Peut-être en ce milieu la mémoire lui reviendra t’elle. »
Sasaki soupira. Encore une fois, le vieux Mishima
faisait du mystère autour d’un gosse qu’il protégeait. Il n’y avait pas à
discuter.
La secrétaire d’Heihachi malgré les apparences n’en
savait pas beaucoup plus que le directeur sur les raisons poussant son patron à
s’intéresser à la gamine. Elle s’impatienta. Elle avait donné au gros homme des
papiers à signer et elle attendait depuis bientôt une heure qu’il les lui
rende. Qu’elle puisse enfin quitter cet endroit ! L’obèse ruisselant
n’était même pas capable de dissimuler ses regards déplacés. Du coin de l’œil,
elle examina la gamine. Pas l’air d’être dérangée le moins du monde par la
chaleur !
« Je la ferais rentrer en quelle
classe ? »
La secrétaire ne cacha pas son énervement.
« Elle doit avoir onze ans, faites la rentrer
en sixième en internat et qu’on en finisse ! »
Sasaki était content d’avoir réussi à mettre la
femme hors d’elle. Il aurait bien fait durer ce plaisir, mais il avait grand
besoin d’aller au toilettes. Il tendit les papiers signés à la secrétaire qui
les lui arracha presque des mains. En échange, elle lui jeta un dossier
contenant des papiers d’identité.
« Ce sont des faux ? »
« Evidemment ! Il lui faut bien une
identité ! »
« Quel nom ? Ishii Masaki ? »
La femme se contenta de hausser les épaules. En
revanche la fille releva la tête et plongea son regard dans celui de Sasaki.
Celui-ci frissonna malgré la chaleur.
« Si vous voulez d’un nom dont je puisse me souvenir,
je ne vous conseille pas celui-ci. »
Pour peu les deux adultes furent étonnés d’entendre
qu’elle avait suivi la conversation.
« Et que nous suggères-tu ? »
« Poly. Car c’est une partie du mot
Polytechnical de Mishima Polytechnical High School, qui est inscrit au-dessus
de l’entrée de l’école, et que je pourrais voir cela tout les jours. »
Ce n’était pas une suggestion.
*
Sonnerie
de cours imitation carillon de Big Ben…
Elle était au fond de la cour, adossée à un mur.
Elle griffonnait quelque chose sur sa main et personne ne venait la déranger.
Jusqu’à…
« Poly ! Poly ! !
Poly ! ! ! t’es sourde ? »
Elle releva la tête pour voir qui s’énervait comme
ça et tomba sur un jeune homme. Elle fronça les sourcils, puis se souvint que
c’était elle que l’on appelait Poly. Quant à l’identité du garçon, elle aurait
pu tout aussi bien le voir pour la première fois. Elle remarqua que deux autres
types se tenaient près d’eux. Elle soupira intérieurement et oublia leur
présence.
« Tu prépares des anti-sèches ? »
Elle tourna la tête vers lui, étonnée par sa
présence.
« Cela t’aiderait, non ? »
Elle reporta son attention sur sa paume. Le garçon
commençait à s’échauffer.
« T’as peut-être oublié ça aussi, mais tu me
dois de l’argent. Et à eux aussi, » dit-il en désignant du menton les deux
autres qui s’étaient rapprochés. « On avait fait un pari et t’as perdu.
Maintenant faut nous payer. »
Elle fronça les sourcils.
« Il est fort possible que je ne me souviennes
pas de ce genre de chose. En revanche je me connais suffisamment pour savoir
que je ne paris pas, » dit-elle enfin.
« Tu vas nous payer maintenant ! »
Elle inclina la tête et le regarda en biais. Il y
avait quelque chose d’animal dans son attitude.
« Je n’ai pas de mémoire. J’en viens même à
oublier l’une des choses les plus importantes de la vie. Il y aura toujours des
cons. Tu veux voir ce qu’il y a sur ma main ? Ouvre grand tes
yeux. »
Le coup était bien trop rapide pour qu’il puisse
faire quoi que se soit. Elle écrasa sa main sur sa face et il fut rejeté
quelques mètres plus loin, le nez en sang. Ses deux amis se précipitèrent vers
lui. Ils appelèrent du secours, regardèrent bizarrement la fille, et
s’affolèrent bêtement. Elle n’y prêta pas attention. Elle contemplait le sang
qui décorait la paume, suivait les sillons de la main, traçait un nouveau
dessin entrelacé de celui fait au stylo. Un petit bout de cartilage dérangeait
la pureté de la composition. Elle le prit délicatement entre deux doigts et le
laissa tomber dans la poussière du sol.
*
« Tu lui as cassé le nez. »
Il est dur de punir une personne qui a oublié son
crime. Elle se contenta de hausser les épaules. Elle avait l’habitude que les
gens lui apprennent des choses sur elle-même.
« Poly, je sais que tu bénéficies d’un certain
avantage ici. Mais dans mon école, collège ou lycée, j’entends que l’on
respecte certaines règles. »
Les yeux de la jeune fille reprirent leur errance,
sa bouche s’entrouvrit légèrement, dans une attitude que tous voyaient à
présent comme la marque évidente d’une folie.
« Vous savez... » commença t’elle.
Quelque chose s’alluma en elle. Elle se souvint.
Rares étaient les cas où elle en était capable. Sa voix se fit distante. Sasaki
la comparaît à un feulement animal.
« Quand je l’ai attaqué... il y a eu un moment
où deux choix se sont présentés à moi. Ou bien je lui claquais le visage dans
une trajectoire parabolique... ou bien j’appliquais un mouvement ascendant qui
me permettait de lui remonter l’os du nez dans le cerveau... »
Sasaki frémit. Le visage de la jeune fille
s’éclairait en prononçant ces paroles. Elle tourna son regard vers le
directeur. Depuis les quelques années qu’elle était là, elle avait fini par
assimiler ce gros personnage à quelqu’un responsable d’elle. Lui, n’avait
toujours pas réussi à se faire au regard à la fois hagard et extrêmement lucide
de sa jeune protégée par obligation.
« J’ai choisi de couper par le milieu... »
Cette fois-ci le sourire qui apparut sur les lèvres
pâles fut franchement trop démoniaque pour Sasaki. Il changea immédiatement de
conversation.
« Et en gymnastique ? Tu es très douée à
ce que l’on m’a dit. »
Elle ne répondit pas. Elle s’ennuyait pendant les
cours de gym, tout lui était trop facile. Elle faisait des figures seule et entraînait
son corps à l’acrobatie une fois la salle libérée. Sasaki savait tout cela, et
ce n’était pas pour plaire à la jeune fille. Elle se renferma immédiatement.
« Au fait, il paraît que l’on ne te voit pas au
self le soir. Tu manges dans ton studio ? »
Elle le regarda, intriguée. De quoi
parlait-il ? Il soupira. Une fois elle était restée à l’école après la
fermeture parce qu’elle ne savait plus ce qu’elle devait faire, les cours
terminés. Il lui fit signe de s’en aller.
*
Pourquoi ne se souvenait-elle
de rien ou de si peu de choses ? C’était tellement évident qu’elle
s’étonnait de ce que les autres ne le voient pas. Elle avait à deux reprises
tenté de l’expliquer, en vain. Elle n’avait pas la moindre conception du passé.
Son esprit ne retenait pas des choses qui n’étaient pas présentes. Elle se
souvenait de ce qui lui semblait important : où l’on pouvait se faire
soigner, bien qu’elle en eut peu besoin ; où s’asseoir en cours pour être
le plus à son aise ; où se servir à la cantine pour avoir les meilleures
parts… Ce n’était pas des choses dont on lui demandait de se souvenir. On
voulait qu’elle se souvienne de ce qu’elle avait fait la veille, et par
extension, de qui elle était vraiment. Cela n’avait pas de sens pour elle. A
quoi bon se souvenir de choses mortes ? Je suis moi, ici et maintenant.
Elle parvenait à retenir certains visages et à mettre un nom dessus. Le
directeur Sasaki par exemple, qui veillait plus ou moins sur elle. Les
enseignants n’avaient pas d’identité dans son esprit, tout au plus avaient-ils
un rôle, mais elle ne saisissait pas leur fonction, et aucun n’était important
à ces yeux. De la masse des élèves aucun ne se rappelait à elle. Une personne
cependant était nettement inscrite dans sa mémoire, c’était ce vieil homme du
nom d’Heihachi Mishima. Plus que de l’associer à quelque chose, elle savait
qu’il avait un rôle considérable dans sa vie et sa destinée.
Passé et futur sont des conceptions typiquement
humaines.
Le futur… elle avait du mal à se projeter dans
l’avenir. Pourquoi ? Tout allait bien, maintenant. Pourtant, elle saisissait
mieux le concept d’avenir que celui du passé. Elle devait entraîner son corps
et son esprit pour… pourquoi ?
C’était la cause de ses tourments. Savoir qu’elle
devait faire quelque chose en ignorant pourquoi. En plus d’un immense sentiment
de frustration qui ne l’avait jamais quitté, elle se torturait en se demandant
s’il ne valait pas mieux ne pas savoir. Elle avait le sentiment de quelque
chose rôdant à la frontière d’elle-même, faisant des incursions, se tenant prêt
à la moindre défaillance ou attendant qu’elle le laisse venir. Cela l’effrayait
plus que tout. Il lui arrivait de permettre à son mal de venir en elle et de
prendre le contrôle…
*
Une semaine plus tard, elle sentit une âme
disparaître quelque part au Japon. Elle sut qu’il était temps pour Eux. Il
commença à se manifester clairement en elle.
C’était environ quatre ans avant le Tekken
Tournament 3.
Partie
2 : Deux âmes pour un seul corps
Jin Kazama était nouveau
dans la classe. C’était également un protégé d’Heihachi Mishima. Elle finit par
apprendre qu’il était surtout son petit-fils. Il parlait peu et c’était bien.
Il ne l’appelait pas « Poly » et c’était mieux. Il était assis
derrière elle en cours. Quand il avait besoin d’un stylo, d’une gomme, elle le
savait et se retournait pour le dépanner. La première fois qu’elle fit ça, il
fronça les sourcils mais ne posa pas de questions. Puis, c’était devenu normal.
Elle avait tout de suite sût en le voyant qu’il serait important dans sa vie,
plus même qu’Heihachi, et pour preuve, elle n’avait pas de difficultés à
retenir son nom, ses traits et le timbre de sa voix. Elle s’aperçut qu’il
occupait complètement ses pensées. Cela ne lui arrangea pas les choses. Elle
savait qu’il était important, c’était une certitude, mais elle ignorait
pourquoi, quand, comment ! Et Lui, son mal grandissait de ces tourments et
lui en créait d’autres qu’elle acceptait et parfois recherchait.
*
La salle d’arts martiaux du
lycée était parfaitement déserte. Sinon elle ne serait pas venue s’y entraîner.
Elle connaissait un grand nombre d’arts martiaux sans parvenir à les maîtriser
tous parfaitement. Il lui fallait Son aide, à Lui, pour y réussir. Mais elle
avait créée son style à elle. En grossissant très largement, on aurait pu dire
que c’était un amalgame des autres arts martiaux. Ce soir, elle décida de
rester un peu plus longtemps dans le but de parvenir au mouvement parfait dont
elle avait l’idée. Le souplesse et la concentration était primordiale. Tout
devait contribuer à la pureté, la perfection et l’efficacité du geste. Elle fit
rapidement des performances concluantes et décida de s’arrêter là pour
aujourd’hui. Elle descendit du tapis et se figea en apercevant à l’entrée de la
salle Jin qui l’observait. Il y eut un instant de flottement où ils se fixèrent
puis le jeune homme avança, passa à côté d’elle, monta sur le tapis et se mit
en condition d’exécuter un kata. Elle quitta la salle sans se retourner. Elle
était furieuse contre elle-même et Il était furieux également, mais pas tout à
fait pour les mêmes raisons : Il n’avait pas senti Jin entrer. Qu’avait-il
vu, qu’avait-il compris ? Il faillit la faire retourner en courant dans la
salle pour massacrer le jeune homme, mais Il se contint. Il n’était pas temps
pour cela. Il la laissa reprendre sa marche. Elle s’en voulait terriblement
d’avoir rougi en se retrouvant face à Jin. Elle s’était sentie mise à nu et
sans défense. Qu’allait-il penser ?
*
« Hey, tu fais
quoi ? »
Elle releva la tête et il ne lui fallut pas trop de
temps pour reconnaître la fille qui se tenait devant elle. Des couettes sur la
tête, un air malicieux et jovial, une voix flûtée et surtout le culot de venir
lui parler, à elle, malgré sa réputation. Tout cela n’allait qu’à une personne.
Ling Xiaoyu était nouvelle depuis peu, et on eut dit qu’elle connaissait tout
le monde depuis toujours. Elle venait de Chine, avait trouvé un protecteur en
Heihachi. Une de plus. Elle détenait de nombreux records : nombres d’amis
tout âges confondus, taux de popularité et des choses de ce genre. Ils
étaient peu à lui décerner d’autres qualificatifs comme le record de
l’emmerdement… Xiaoyu savait parfaitement ce qu’elle risquait en venant lui
parler, mais elle le faisait tout de même. Malgré les apparences, la chinoise
se sentait seule, et elle avait besoin de parler à des gens qu’elle devinait
aussi seuls qu’elle. Comme elle et Jin.
Xiaoyu regarda sa paume.
« Qu’est-ce que ça représente ? »
demanda t’elle.
Elle considéra à son tour les dessins qu’elle avait
fait.
« Je n’en ai pas la moindre idée. »
« On se voit tout à l’heure à
l’entraînement ? »
Elle avait vu un jour Xiaoyu effectuer une série
d’acrobaties complexes au sol. Puis, la chinoise lui avait demandé de lui
montrer ce qu’elle savait faire, et elle s’était contenté de reproduire ce
qu’elle avait fait. La jeune fille s’était vite enthousiasmée, et lui avait
montré ses techniques de combat avec une espèce de joie effusive. Elle avait
frémit. Elle se rendait compte à présent du potentiel physique et de la
puissance de l’âme de la jeune fille. Elle avait réussi à se calmer et s’était
empressé de retourner chez elle. Là, elle s’était puni de sa faiblesse (d’avoir
voulu la tuer ou de ne pas l’avoir fait) en lacérant son ventre jusqu’au sang.
Elle avait contemplé les zébrures et les coulures vermillons qui teintaient ses
ongles et sa peau albâtre.
« Ohé, tu rêves ? Tu viens voir mon
entraînement tout à l’heure ? »
Elle sortit de sa rêverie.
« Il ne vaut mieux pas. »
Xiaoyu n’insista pas.
*
Jin était aussi désemparé que le reste de la classe. La fille se convulsait au sol et personne ne parvenait à l’arrêter. La prof s’était presque fait arracher le bras d’un coup de dent en essayant de la calmer, et quand ils virent qu’elle creusait de profonds sillons dans le sol avec ses ongles ils n’insistèrent pas. Le mot « épilepsie » courait parmi les rangs. Jin vit ses yeux devenir jaunes et les lèvres se retrousser en montrant les dents. Elle tendit brusquement sa main au-dessus d’elle comme pour saisir quelque chose, happa le col de l’uniforme de Jin qui était resté imprudemment trop prêt, et le fit tomber sur elle. Surpris, il voulut s’écarter et lui prit les épaules pour la repousser. Tout s’arrêta brusquement. Jin, agenouillé, tenait dans ses bras la fille inanimée qui ferma les yeux comme si elle s’endormait. Il se releva et la porta en dehors de la salle sous les regards effarés des élèves.
*
Que s’était-il passé ? Quelqu’un avait fait irruption dans l’affrontement, quelqu’un de terriblement puissant et elle s’était retrouvée seule : Il s’était rétracté aussi violemment que l’autre avait disparu. Le combat l’avait épuisé, elle n’était pas encore prête pour cela. La chance l’avait servi, l’autre n’était pas prêt non plus. Mais bientôt...
*
Une infirmière s’était occupée d’elle, bien qu’il n’y eut rien d’autre à faire qu’attendre qu’elle recouvre ses forces. Puis elle avait regagné son studio dans la cité des étudiants. Tous faisaient un écart en lui passant à côté mais elle ne le remarqua pas. Quelqu’un venant d’en face s’arrêta et elle reconnut Jin. Comme toujours il gardait un visage et une voix neutre.
« Ça va ? » demanda t’il.
Elle approuva et il hocha la tête pour accuser la réponse. Ils allaient se séparer lorsqu’il remarqua la forme sombre sur le bras de la fille. La marque lui rappelait quelque chose. Il l’arrêta.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Elle baissa les yeux sur son bras, remarqua son uniforme passablement déchiré, rougit intérieurement de ce que Jin la voit ainsi et haussa les épaules.
« Un tatouage… »
Il attendit qu’elle poursuive mais elle changea de sujet. C’était la première fois qu’elle demandait quelque chose à quelqu’un et elle en était gênée.
« Jin, tu… tu n’aurais pas des livres sur les croyances des indiens d’Amérique ? »
L’air impassible du jeune homme disparut un instant puis il reprit sa contenance.
« Je dois avoir un livre sur les mythes du monde qui traîne dans un coin… Tu n’as qu’à venir voir si tu veux. »
Ils allèrent à son studio. Jin entra mais elle choisit de rester dehors. Il la remercia en lui-même. Elle savait qu’il n’aimait pas que l’on apprenne des choses sur lui, et entrer là où il vivait lui semblait une violation de son intimité. Personne n’avait vu son studio, sauf Xiaoyu qui s’y était glissée par surprise et dont il avait eu un mal fou à déloger. Cette fois-là, il se mit tellement en colère, lui qui était si patient avec la chinoise, qu’elle comprit qu’elle était allée trop loin. Elle s’était sincèrement excusée. Jin parcouru l’étagère parfaitement en ordre sur laquelle il rangeait ses livres, mais ne trouva pas ce qu’il cherchait. En sortant, son regard se posa sur une photo fixée au mur. Sa mère… qui ressemblait vraiment trop à cette fille.
*
Heihachi Mishima faisait une inspection dans son école. Officiellement, il venait constater l’avancement des travaux du nouveau gymnase et en profiter pour visiter les cours. Officieusement, il venait voir son petit-fils dans son environnement quotidien. Il le vit fermé, sombre, et silencieux comme toujours. Heihachi lui rappela leur entraînement quotidien le soir même, puis il alla voir Sasaki. Le directeur lui fournit un rapport fouillé sur le comportement du jeune homme, allant jusqu’à détailler ses repas.
« Oh, et, Monsieur Mishima, je dois vous dire
que la jeune fille que vous m’avez confié il y a maintenant presque six ans ne
vient plus aux cours. Enfin plus beaucoup. Son attitude est insupportable, elle
ne nous voit pas, on dirait qu’elle est dans un autre monde et que nous sommes
invisibles. »
Heihachi fronça les sourcils. De qui lui
parlait-il ? Sasaki lui rappela la fille de l’accident. Depuis tout ce
temps, obnubilé par ses propres occupations, par l’apparition de Jin et plus
récemment, par cet incident en Amérique, il avait complètement oublié cette
partie de sa vie. Eh bien, s’il avait put permettre à une pauvre orpheline
amnésique de suivre un enseignement de qualité, ce n’était pas plus mal. Par
curiosité, il voulu l’aller voir.
*
Le
livre se referma brusquement en claquant. Elle releva les yeux sans décoller
son menton de ses mains. Après quelques secondes elle reconnut Heihachi Mishima
dont la « bonté » lui avait permis d’aller à la rencontre de son
destin. L’homme la fixait d’un regard dur. Elle songea qu’il avait dû l’appeler
plusieurs fois sans qu’elle l’entende. Il ne dit rien et elle non plus.
Calmement, sans le quitter des yeux, elle plaça l’ongle de son pouce vers le
milieu du livre, l’inséra entre deux feuilles, glissa ses doigts et rouvrit
violemment le livre exactement à la page qu’elle était en train de lire.
Heihachi dissimula sa douleur : ses mains étaient restées coincées sous la
couverture. Il se dégagea lentement, tandis qu’elle reprenait tranquillement sa
lecture. Sasaki avait traîné sa masse de graisse hors de son bureau pour
accompagner le grand patron et avait assisté à la scène en blêmissant d’effroi.
Il allait payer les conséquences de la mauvaise éducation de la fille. Heihachi
réfléchit un instant. Que lui importait cette gamine ingrate ?
« Mademoiselle, vous êtes renvoyée de ce lycée.
Vous n’avez manifestement rien à y faire. »
Elle parut ennuyée.
« Quand ? » demanda t’elle.
Il sourit. Elle s’inquiétait donc de son avenir en
fin de compte.
« Dès demain, je veux que votre studio soit
libéré. Ce n’est pas la peine de retourner en cours. »
Elle fut manifestement soulagée.
« Je peux terminer ma phrase alors… »
*
La clé tourna dans la serrure, et la porte s’ouvrit. Elle entendit des voix venant du couloir voisin.
« Hey Jin, j’ai appris que tu partais ce
week-end ? » demandait Xiaoyu.
« Oui. »
« Tu vas en Corée ? »
« Oui. »
« Pourquoi tu y vas avec des employés de ton grand-père ? »
« * soupir * Je crois qu’il essaye de
m’intéresser aux métiers des affaires. »
« Aaah… ça n’a pas l’air de te plaire, je me
trompe ? »
« * gros soupir * Non… »
« * rires * Bon bin, j’y vais, à plus
tard ! »
Xiaoyu s’éloigna en courant. Jin tournant le coin la
vit devant la porte ouverte de son studio. Elle entra, verrouilla la porte,
traversa le minuscule appartement complètement vide et ouvrit la fenêtre. Il
faisait nuit. Elle grimpa sur le rebord, jeta un coup d’œil aux alentours,
sauta prestement dans l’arbre à dix mètres en face et se laissa tomber au sol
sans bruit.
*
Grégory
Chevru résidait au Japon depuis bientôt vingt ans. En apparence, il avait tout
l’air d’un occidental, mais il disait lui-même être intérieurement complètement
asiatique. Il était troisième Dan de kendo, enseignait cet art dans la journée,
et le soir, recevait des cours particuliers. Il en sortait justement à ce
moment et regagnait son domicile en coupant par une petite rue déserte. Il
entendit un bruit devant lui et se tint aussitôt sur ses gardes sans pour
autant ralentir sa marche. Une silhouette se découpa dans la lumière lunaire.
C’était une belle fille en uniforme de lycéenne comme on n’en trouvait qu’au
Japon : petite et gracile, des cheveux raides et sombres encadrant un
visage de poupée. Que faisait-elle là à cette heure ? Elle croisa son
regard et il se sentit irrémédiablement attiré par elle. Ils s’approchèrent
l’un de l’autre. Elle plaça ses mains sur lui ; il n’en revenait pas. Elle
se renversa brusquement en arrière, l’entraîna dans son mouvement et lâcha ses
épaules. Il fut propulsé à une vitesse folle sur le trottoir qu’il heurta de la
nuque. Il y eut un craquement sinistre. Elle se redressa, remit en place sa
coiffure et se dirigea vers l’homme inanimé. Ils se nourrirent de son âme et de
sa chair.
*
Le
lendemain, on vint frapper à la porte de la fille bizarre qu’on appelait Poly.
Personne ne l’avait vu sortir de son studio depuis la veille, et elle était
censée avoir déjà déménagé les lieux et rendu la clé. Rien ne répondait aux
coups répétés. On fit appeler le concierge pour ouvrir la porte. Xiaoyu,
intriguée par le tapage, accouru immédiatement aux nouvelles, traînant Jin
derrière elle. On pénétra dans le studio pour y découvrir qu’il était parfaitement
vide. Rien ne laissait deviner qu’il avait été habité. La kitchenette n’avait
pas de traces montrant qu’elle avait été utilisé. Il y avait de la poussière
partout. Il fallut se rendre à l’évidence, la « folle » de la Mishima
High School était partie, comme promis.
Cela fournit de nombreux sujets de discussions à
Xiaoyu pendant des jours. Heihachi se contenta de hausser les épaules et classa
l’affaire « fille de l’accident » dans un coin de son esprit. Sasaki
se frotta les mains, et souhaita ne jamais revoir une telle calamité. Seul Jin
la regrettait un peu. Il l’aimait bien cette fille, elle lui rappelait sa mère
par le physique, et lui même par l’attitude. Mais il avait plus important pour
le moment. Son grand-père l’entraînait chaque jour plus durement que le
précédent et il devait être à la hauteur.
Longtemps
Ils avaient erré sans but apparant. Ils allaient là où les menaient ses pas,
mangeaient quand Ils avaient faim, ne se souciant que de l’instant présent.
Pourtant, insensiblement, Ils se rapprochaient d’un endroit bien précis, en
absorbant toute la puissance qu’Ils pouvaient. Rien d’autre n’importait.
« La vie recèle une pureté que l’on découvre quand on ne fait que chasser,
manger et dormir. En fin de compte, nul n’a vraiment besoin d’autre
chose. » Ils se demandaient parfois si le temps était venu. Non. « Le
temps n’est pas avare quand on vit toujours dans l’instant. Le temps est
toujours, il est partout. » Elle ne prêtait pas attention aux guenilles
qui la vêtissaient ni à la saleté qui infectait son corps et ses cheveux. Ses
griffes et ses crocs étaient éffilés, ses coups rôdés et puissants. Levant les
yeux, ils virent devant eux se dresser la masse sombre d’un vieux temple
pré-colombien.
*
Les deux esprits se lancèrent l’un contre l’autre au même instant. La fille était ridiculement petite par rapport à Toshin, mais elle compensait son manque de puissance par une rapidité et une agilité suprenantes ; elle passait d’un style de combat à un autre en un éclair, harcelant Toshin par des coups imprévus et des esquives. Il lui hassena trois coups de poings dans l’estomac et l’envoya percuter une colonne qui s’effrita. L’enveloppe qu’Oni avait choisi était fragile, et c’était là la faille que Toshin devait exploiter. Elle se relevait lorsqu’il se jeta sur elle de plein fouet, l’assoma presque d’un coup d’épaules et sans lui laisser le temps de réagir, il lui brisa les mains d’un seul coup. Elle ne pût s’empêcher d’hurler. Il continua dans sa lancée, la prit dans ses bras et serra de toute la puissance qu’il recelait. Elle tenta de réagir en le frappant et en mordant tout ce qui passait à sa portée, mais la prise était trop bien affermie, et déjà ils entendaient ses vertèbres craquer. Soudain dans un dernier sursaut, l’humaine, échappant au contrôle de son démon, balança son tibia dans l’entrejambe de Toshin. Sous l’effet de la douleur il ne put que la lâcher et se ramasser sur lui-même. Elle s’écroula au sol, reprit son souffle et sa respiration. Ses yeux commencèrent à redevenir jaunes, mais ni elle, ni l’esprit n’avaient envie de poursuivre le combat. Ils s’enfuirent sans demander leur reste, la queue entre les jambes.
Il les regarda partir.
*
Elle n’arrivait pas à se retenir de rire malgré sa situation. Elle avait les mains en sang, était incapable de remuer ses doigts mais essayait malgré tout de s’appliquer un bandage. Sa fuite honteuse était éclipsée par le coup ridicule qui lui avait permis de s’échapper. Et surtout, elle avait appris que Toshin avait un endroit sensible commun à tout les hommes. Elle partit d’un grand éclat de rire qui lui fit mal aux côtes. Sa stupidité à attaquer l’Ogre sans être prête ne lui échappait pas, mais elle trouvait les évènements tellement comique qu’elle oubliait son imprudence. Elle se mira dans le sol, fit la grimace devant sa mine. Cela faisait longtemps qu’Il ne l’avait pas laissé seule, et elle songea à reprendre en main son apparence. Une autre tenue serait la bienvenue. Elle eut un petit sourire carnassier. Ainsi une chasse allait commencer, Eux contre Toshin, à la recherche du même gibier et unis dans un même but, pourtant radicalement opposés : éliminer l’autre.
*
La vue était excellente depuis le sommet de l’immeuble. On pouvait voir presque toute la capitale. Dans sa chasse elle avait regagné le Japon, bien qu’elle n’eut pas spécialement de souvenir d’y avoir vécu. Accroupie sur le toit d’un immeuble, elle épiait la nuit à la recherche de sa proie. Elle avait senti une âme d’une incroyable puissance errer quelque part dans Tokyo et cela l’y avait attiré. Etrangement, elle ne la percevait que par intermitence. Quelque part, vers l’est... Elle se laissa tomber sur un toit en contrebas, passa d’un immeuble à l’autre en courant sans bruit, s’arrêta, tout les sens en éveil, reprit sa course.
*
Il allait apparaître au croisement mais elle n’avançait plus. Elle flaira le vent, perça les ténèbres de son regard, écouta très attentivement. C’était sûr, Toshin était venu lui aussi, pour la même âme ! L’homme apparut au coin. Ils furent deux à s’élancer sur lui ou plutôt trois si l’on comptait l’Oni de l’humaine. Jin n’aurait rien pu faire devant cette charge démoniaque. Surpris, il allait recevoir le coup lorsque la fille se jeta sur l’autre créature et la fit tomber. Elle avait reconnu le jeune homme, et sa première réaction avait été de l’empêcher de se faire attaquer par Toshin ou par Eux.
Jin regardait, trop effaré pour réagir, les deux êtres qui luttaient au sol. L’un était massif et corpulent, mais il ne distinguait pas ses traits dans la nuit. L’autre était petit et mince, ce devait être une femme. Il vit celle-ci porter un coup à l’autre et il reconnut immédiatement la technique étrange qu’il avait vu une fois, réalisée par cette fille de son lycée. Il sut que c’était la même personne. Les deux combattants s’engagèrent dans une ruelle et disparurent à la vue de Jin. Il reprit ses esprits et leur courut après, mais en arrivant, il vit qu’il ne restait plus que la fille. Elle lui tournait le dos, regardait le ciel en se tenant l’épaule droite, reprenant son souffle. Il regarda à son tour vers le ciel mais ne vit rien. Elle se retourna en l’entendant approcher. Jin était frappé par l’aspect qu’elle avait. Ce n’aurait été que par son étrange costume violet sombre qui semblait peint sur son corps, lui passait encore. Mais il y avait un quelque chose en elle qu’il se rappelait avoir déjà senti. Et qui avait encore grandi. Il vit ses yeux noirs s’agrandir et virer au jaune. Elle s’élança sur lui à une vitesse effrayante, le bras gauche armé pour le transpercer, mais au moment de le frapper, elle bondit avec un cri de douleur par-dessus Jin, rattérit loin derrière lui et s’enfuit en courant dans les ombres. Une fois remis de sa stupeur, il savait qu’il ne servait à rien de la poursuivre.
*
Elle tremblait. D’effroi et de fatigue. Son mal la tourmentait pour n’avoir pas tué Jin, et pour avoir échappé à son contrôle. Toshin avait fui à son tour lors de cette rencontre, car Eux présents, il ne pouvait rien espérer faire, mais Lui, avait voulu prendre l’âme de Jin. Seulement, elle avait refusé de le faire. Et en fin de compte, s’en voulait-elle, regrettait-elle de ne pas s’être emparée de ce surcroît de puissance à sa portée ? Oui, elle s’en voulait mortellement, et elle acceptait avec joie la punition qui lui faisait expier sa faute ! Mais non ! elle en avait assez de tout ça, elle refusait de s’en prendre à Jin, et elle était lasse de la chasse. Quant Il en eut fini avec elle, il lui annonça que le temps de leur affrontement contre Toshin approchait.
Quelques jours plus tard, on annonçait le Tekken Tournament 3.
*
Elle consultait la liste des participants du fameux tournois. Tant d’âmes de combattants puissants qui seraient à sa portée ! Elle s’en régalait d’avance. Deux irlandaises pratiquaient des arts martiaux d’assasinats. N’avait-elle pas pris l’âme de leur mère il y a quelques années ? Il y aurait un lutteur et un jeune coréen. Elle savait que le prédecesseur de l’un et le maître de l’autre avaient été tués par Toshin. Elle prit ainsi des renseignements sur les techniques de combats et les motivations de chacun. Le finaliste affronterait Toshin dans son temple en Amérique, et elle serait là pour détruire son ennemi quel que soit l’issu du combat. L’organisateur du tournoi était Heihachi Mishima mais cela ne lui dit rien. Le seul rôle important qu’il avait eu dans sa vie était de l’amener à son destin, et une fois cela fait, il était comme mort pour elle. Ling Xiaoyu serait également là. Le nom lui disait vaguement quelque chose. Elle se souvenait mieux de l’âme de ce vieux chinois que Toshin avait pris. Elle frémit en apprenant le nom du dernier inscrit en date : Jin Kazama. Ainsi il serait une nouvelle fois sur sa route. Elle espérait ne pas avoir à l’affronter, car elle ne s’en sentait ni la force, ni l’envie. Le jeune homme était parfois si puissant qu’il pouvait aisément rivaliser avec Eux ou Toshin.
*
Hwoarang tourna les talons, laissant Anna face à son désarroi. Il l’avait vaincu sans trop de problèmes. Il se dirigea vers son prochain affrontement, espèrant qu’il rencontrerait enfin Jin. Elle suivit sa progression du regard. Postée sur sur une faille de la paroi du temple, elle pouvait voir le déroulement de presque tout les combats. « Tu as bien de la chance, jeune homme, que je connaisse déjà les techniques de TaeKwonDo, et que j’ai besoin de conserver nos forces pour le face-à-face qui m’attend. » Elle le laissa disparaître hors de sa vue.
*
Enfin elle vit deux hommes s’approcher de l’escalier menant au temple, après des heures d’attente patiente. Comme elle le craignait, l’un d’eux était Jin. Le second était Heihachi. Ils ne livrèrent pas combat, mais gravirent les marches et pénétrèrent dans les profondeurs des ruines. Ils n’avaient pas prévu cela. Agaçée par cette modification dans leurs plans, elle entra à leur suite et les suivit sans se faire apercevoir.
*
Depuis les ombres qui l’environnaient, elle pouvait très bien voir qu’Heihachi laissait l’initiative du combat contre Toshin à son petit-fils. Il devait attendre qu’il soit épuisé pour achever tranquillement l’Ogre. Au risque de voir mourir Jin. « Non, » lui souffla son démon, « il tuera la chair de la chair de sa chair lui-même. Il veut le voir mort dans tout les cas. »
Toshin envoya le jeune homme au tapis et Heihachi prit la suite du combat en main. Visiblement, il ne s’attendait pas à ce que son adversaire soit si puissant. Au bout de quelques minutes Toshin se débarassa du vieil homme en l’éjectant à l’autre bout de la salle. Il glissa sur les dalles et fut stoppé par quelque chose d’étrange. Clignant des yeux, Heihachi vit une jeune femme penchée au-dessus de lui. Il ne la reconnut pas. Elle plaça son pied sur sa tête et maintint une pression importante jusqu’à ce qu’il perde connaissance.
Toshin s’apprêtait à achever Jin. Il le tenait à bout de bras, sur le point de lui donner le coup final. Mais au lieu de cela il se retourna lentement. Dans son dos apparurent l’Oni et son humaine. Il lâcha le jeune homme qui glissa à ses pieds et se mit en garde. Ce soir là, l’un des deux esprits devait disparaître à tout jamais.
*
Cette fois-ci les deux combattans étaient de force égale et plus expérimentés. Aucun d’eux ne se décidait à passer à l’attaque. Toshin fixait tour à tour la fille et l’Oni.
« Alors, » fit-il, « est-tu parvenu à définitivement t’emparer de cette humaine ? »
Oni gronda. Il répondit par la bouche de la fille.
« Si je l’ai choisi, c’est pour la force de son âme. Je ne pouvais m’incarner en personne d’autre qu’elle. Il y a des risques à prendre. »
« Si tu l’as choisi, c’est parce qu’elle est marquée. Tout comme lui, » ajouta t’il, montrant Jin.
« Le mal appelle le mal. »
« Sait-elle son lien avec lui ? »
Un instant, Oni ne dit rien. Puis, il parla à nouveau, et sa voix grondait plus fort et plus hargneusement.
« Qu’essais-tu de faire ? Notre combat décidera bientôt de celui qui restera en possesseur de cette planète. Tu es venu t’en emparer, envoyé de l’espace... »
« Et toi, dernier représentant de la race Oni, tu cherches à la défendre peut-être ? »
« Il ne peut y avoir qu’un seul Ogre, qu’un seul esprit sur Terre. Qu’un seul dieu du combat. »
« Ce n’est pas ce que tu es. »
« Pas plus que toi. Ce ne sont que des noms. »
Ils se turent. Jin remua et Toshin plaça son pied sur son dos. Oni et la fille ne bougèrent pas.
« Mais lui... que vient-il faire dans notre duel ? » marmonna t’il. « Tu as tué la fille à sa naissance pour prendre son corps. Tu as presque détruit son âme, mais tu n’y es pas parvenu. Tu as presque anihilé son propre potentiel démoniaque mais tu n’y es pas parvenu non plus. Pourquoi ? Parce que l’âme était trop forte, toi trop faible, et le sang du démon courant dans ses veines équivalait ta propre noirceur. Par la suite, vous avez grandi tout les deux en puissance, et tu n’as jamais pu la posséder complètement. Mais à la naissance... il y avait un second enfant... marqué par le démon et à l’âme aussi puissante... et maintenant au lieu de n’être que deux, nous sommes trois ! Trois esprits, Ogre, Oni et Démon ! Pourquoi, stupide, n’as-tu pas tué le garçon également ? »
« Pourquoi as-tu tué sa mère, et ainsi réveillé ce qui sommeillait en lui ? Cette conversation n’a que trop duré ! Prépare-toi à mourir ! »
« Ah vraiment ? Et qu’espères-tu faire, si tu perds le corps qui te permet d’être ? »
Oni s’arrêta. La fille se suivait plus ses mouvements. Il siffla entre ses dents. « Que fais-tu ? Tu veux me chasser ? Tu m’appartiens, stupide ! » Lentement la fille cherchait à le repousser. Toshin sourit : il était parvenu à retourner le corps contre l’esprit.
« Je crois que c’est fini pour toi, Oni. » Il arma son poing.
« Non, je t’interdis, tu es à moi ! Pas maintenant ! Non ! » Il perdait le contôle.
« Des risques à prendre, hein ? Prends plutôt ça ! »
Il chargea la fille avec un tacle mais fonça dans le vide. Il se retourna, l’aperçut qui retombait souplement un peu plus loin.
« Toshin... je crois, moi, que tu as parlé trop vite. »
La voix était claire. Bien qu’il fût toujours présent, ce n’était plus Oni qui parlait, mais la fille ! Elle refusait le joug d’Oni qui voulait tuer son frère jumeau, mais elle n’en était pas moins une menace pour Toshin. Elle se prépara à attaquer. Mais elle n’était pas encore débarassée d’Oni, et c’était là l’espoir de l’Ogre. Effectivement, il voulu se réapproprier le corps de la fille. « Tu n’y arriveras pas sans moi ! » Mais elle refusait catégoriquement de l’accepter. Une lutte commença entre deux âmes pour la possession d’un corps. Toshin retrouva son assurance. Ils allaient s’entre-tuer sans avoir besoin de lui. Même, il pouvait profiter de l’affrontement pour éliminer et absorber des âmes de choix. Il s’apprêta à frapper lorsqu’il vit un forme s’interposer entre la fille et lui.
Jin avait assisté au face à face des créatures dans un état semi-conscient. Il n’avait rien compris aux échanges, mais il en savait suffisament à la fin pour savoir que la fille allait mourir s’il ne faisait rien.
« Allez, monstre, tu ne m’as pas encore tué ! C’est moi ton adversaire ! Tu vas payer tes crimes ! »
Les certitudes de Toshin s’envolèrent. Les cartes étaient redistribuées.
*
Ainsi, deux combats se déroulaient dans la grande salle du temple. Elle affrontait son mal, il affrontait son passé. Elle, en apparence seule, se tenait tantôt immobile, tantôt se frappait elle-même. Jin fit ressurgir la haine et la douleur qu’il avait en lui depuis la mort de sa mère, tournant sa propre frayeur contre l’assassin. Oni enrageait de la rébellion de son hôte. Jusqu’à présent, elle s’était contenté d’une voie intermédiaire, n’étant ni démon, ni humaine, mais elle avait fait son choix et il ne devait pas la laisser faire ! Toshin décida de montrer son vrai visage et devint True Ogre. Pour la première fois, il connut la peur en voyant que son changement de nature n’affectait en rien son adversaire. Il fit une erreur dont Jin tira parti. Il lui transperça la poitrine et broya son coeur, ou ce qui en tenait lieu. Toshin mouru en regrettant que ce ne soit pas Oni, la cause. Leur destin était de s’affronter tout les deux, et deux humains avaient tout modifiés.
Le jeune homme était dans cet espèce d’état second qui suit un combat harassant. Il cligna des yeux, ne remarqua pas les blessures qui parcouraient son corps. Il jeta un regard à la fille. Elle se tenait prostrée, la tête entre les mains, respirant par à-coups. Il voulut s’approcher d’elle mais soudain elle se redressa, hurlant comme une démente, griffa son visage, se débattit contre un être que Jin ne voyait pas. La couleur de ses yeux passait de l’or à l’ébène, sembla se stabiliser sur l’or. « Ce que je me fais je le fais à toi aussi ! » cracha t’elle et elle saisit sa gorge en serrant bien fort. Il voulut l’arrêter mais elle relâcha son bras aussitôt et reprit sa respiration. Son cou était tout marqué de griffures et de bleus, mais ses yeux étaient redevenus normaux.
« Ça va ? » demanda t’il.
Elle le fixa un instant, faillit perdre connaissance, se concentra sur la présence de jeune homme.
« Pardonne-moi » murmura t’elle.
Il crut qu’elle allait le tuer car elle se jeta en avant violemment en même temps que ses yeux s’éclaircissaient, mais elle le serra dans ses bras. Il sentit des ongles lui labourer le dos, mais il devina qu’elle faisait tout les efforts pour se dominer. Une scène de son passé lui revint, d’une fois où il avait stoppé une crise de la jeune fille, et il serra ses bras autour d’elle. Aussitôt elle s’apaisa. Après quelques minutes, elle se dégagea de l’étreinte, vacilla et se raffermit. Ils se regardèrent en silence. Un bruit le fit se retourner. Il avait l’impression que des hélicoptères arrivaient dans le ciel au-dessus du temple. Il voulut interroger la fille... mais il vit son grand-père à la place. Elle n’était plus là.
Epilogue :
Renaissance
« Viens donc » pensait-elle. « Je t’attends. Viens. Qu’on en finisse » Elle le sentit grandir dans son dos. « Reste calme » Il plongea plus violemment que jamais en elle, et elle fut terrorisée à l’idée qu’Il puisse reprendre le dessus. Elle tentait de le refouler, de résister à sa pression mais sentait qu’Il gagnait du terrain irrémédiablement. Ses yeux viraient. « Non ! je ne le permettrais pas ! Laisse-moi en paix, je ne veux plus être Ton esclave ! » Elle se dégagea brusquement, se retourna et Le vit. Elle Lui saisit la gorge. « Imbécile, tu as besoin de moi pour survivre ! Comme j’ai besoin de toi ! Tu es morte ! Morte ! C’est moi qui te permets de vivre ! » Elle raffermit sa prise. « Plus maintenant... Mon frère m’a donné une âme... je n’ai plus besoin de toi... Je suis... mon propre maître... à présent. »
Il disparut.
Elle ferma les yeux quelques instants, baissa la tête. Sourit.
*
Elle accéda aux archives de sa mémoire qui lui avaient été interdits d’accès. Elle décida de garder tout de même ce qui faisait d’elle un être à part. Son bagage généalogique ne l’affectait guère, mais elle continuait d’errer de part le monde en solitaire, de préférer la nuit, et de vivre dans l’instant. Elle aimait à revêtir sa tenue sombre, conserva l’expérience que sa vie passée lui avait apporté et son attitude de temps à autre trahissait l’influance d’Oni. Parfois, elle regrettait le frisson d’excitation que lui procurait la chasse, mais s’interdisait d’y céder à nouveau. Jamais elle ne devait se permettre de redevenir entièrement démoniaque mais elle accepta pleinement le fait de l’avoir été, sans regret. Si le doute s’emparait d’elle, alors elle songeait qu’elle était humaine avant tout, et la sérénité lui revenait. Et puis elle devait veiller sur quelqu’un. Jin, son « petit » frère. Elle éprouvait une tendre affection pour lui, seul sentiment qu’elle connut réellement. Elle aimait le regarder vivre en restant dans l’ombre de sa vie. Penser à Jin lui rappelait qu’elle était humaine.
*
Il faisait nuit, et rien ne venait troubler la tranquillité du moment. Elle s’arrêta devant la petite tombe près des vieux saules du cimetière. Sur la stèle était gravé un nom qui lui allait à merveille : Unknown. Elle pulvérisa la pierre, creusa la terre, toucha le bois et dégagea le petit cerceuil. Elle l’ouvrit, contempla pensivement la poupée qui avait dû lui ressembler quand elle était bébé. Elle la coinca sous son bras, fit disparaîre toute trace de la tombe et quitta le cimetière.
Notes :
-le titre est tiré
d’un poème d’Apollinaire, Marie. C’est également le titre d’un roman de Michel
Quint.
-les citations du
premier paragraphe de la partie 3 proviennent de La Nef du Crépuscule de Robin
Hobb.
-sinon à part ça
j’espère pas trop m’être en plantée en rédigeant l’une de mes visions de
l’histoire dUnknown. Cette histoire est une pure spéculation de ma part. Son
passage par la Mishima High School enlève peut-être à son caractère mystique
mais ça permet de faire jouer d’autres personnages et de rendre le tout plus
vivant. Je précise que n’ayant vu qu’une fois la vidéo finale d’Unknown, je ne
l’ai certainement pas reproduite exactement dans l’épilogue, que j’espère
d’ailleurs pas trop médiocre (je commençais à fatiguer).
Euh............ bin
voilà c’est tout. En espèrant que vous avez apprécié...
CocciWoman